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Il jeta un œil par-dessus le montant de ses lunettes. La file des gens tournait à l’angle du couloir, pourtant long de cent mètres, et il se doutait qu’elle continuait bien au-delà, serpentait le long des dizaines de dizaines d’étages et encore dans la plaine en contrebas. Il soupira.
— Vous comprenez, dit l’humain en face de lui, j’ai des enfants à nourrir, ma femme me quitterait si je démissionnais sans garanties. Et puis mon frère, oh mon frère, qu’est-ce qu’il se foutrait de moi !
Steve – c’est comme ça que les humains le nommaient, Steve – posa son regard sur l’homme. La quarantaine bien passée, les cheveux coupés courts, les tempes à peine dégarnies et un ventre bombé à coup de bières.
— Sans compter mes parents. Mes parents n’ont jamais su, enfin si, mais ils ne savaient pas que je voulais vraiment faire ça. Ils me l’auraient interdit s’ils avaient su que je rêvais d’en faire un métier, ils m’auraient dit…
— Et ça fait combien de temps que vous voulez devenir chanteur d’opéra ?
— Depuis que j’ai dix-sept ans.
— Votre nom ?
— Andrew McFlare.
— Américain ?
— Anglais.
— Ah.
— C’est pas bon, c’est ça ?
— Ni bien ni mal. Juste un autre tiroir.
Steve se pencha sur la droite de son bureau et tira sur la poignée. Elle était dans une matière que les humains ne connaissaient pas, comme de l’obsidienne sombre et évidée, très fine, remplie d’un liquide qui bouillonnait froidement au-dedans. C’était un immense tiroir qui se déroulait sur des centaines de mètres – des kilomètres, en fait, mais chez les Anges et les Démons, tout paraît plus petit.
Les doigts griffus de Steve arrêtèrent la course folle du tiroir à la lettre M, firent habilement défiler les dossiers.
— McCree, McDonald, McErwin… McFlare. Le voici.
Il sortit le dossier et remonta les lunettes sur le morceau de corne qui surplombait le trou béant de sa cavité nasale. Il posa le dossier, un dossier très fin, en vérité, sur son bureau de verre d’obsidienne.
— Voyons cela.
Il perçut le tressaillement d’Andrew McFlare sur la petite chaise de l’autre côté de la table et il ne put s’empêcher de sourire. Ça lui donnait toujours ce sentiment d’importance, cette petite touche de fierté quand ils avaient peur de lui. Et depuis qu’ils l’avaient surnommé Steve, ils avaient nettement moins peur de lui.
— À six ans les compliments de votre professeur de musique à l’école primaire, suivis de plusieurs remarques, par ci, par là… Oh, je vois qu’on vous avait proposé d’entrer dans une chorale à treize ans. Vous avez refusé.
— Oh, les chorales de collégiens, vous savez…
Steve leva les yeux vers lui, deux yeux d’un rouge sang, luminescents sur le cuir sombre de sa peau.
— Je ne sais pas, non.
Andrew McFlare déglutit, et le sourire de Steve dévoila les fanons qui s’agglutinaient chaotiquement le long de sa mâchoire supérieure. Faire flipper les humains. C’était le seul avantage de son boulot. Et pourtant il n’avait absolument aucun pouvoir, en dehors d’avoir accès aux archives. Oh, et il y avait le tampon, aussi.
Il continua sa lecture.
— De nombreuses personnes vous ont complimenté sur votre coffre de baryton. À dix-sept ans vous avez gagné des places d’opéra par une chaîne de radio classique. Vous y avez rencontré un professeur, et il vous a dit chercher des étudiants pour l’année suivante. Je vois des dizaines de publicités pour des cours de chant et des conservatoires, déposées dans votre boîte aux lettres, et ce jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans, puis pendant quelques années encore des petites annonces pour des cours particuliers dans votre rue et votre “supermarché”.
Il reposa le dossier sur la table.
— Je crois que nous pouvons considérer que nos services ont fait ce qu’ils pouvaient pour vous, Andrew McFlare.
— C’est trop tard, c’est ça ?
Steve soupira et secoua la tête de gauche à droite, de droite à gauche. Entièrement pour la forme, en vérité, mais ça avait marché. McFlare avait attrapé sa chaise et serrait l’assise avec force. Steve se mit à rire – c’était trop bon de voir les humains tirer cette tête. Le bureau résonna de son étrange voix discordante et les fenêtres tremblèrent. McFlare se ratatina sur sa chaise et ses petits cheveux se dressèrent sur sa tête. Pour l’homme ce n’était pas un rire mais le hurlement d’une hyène, le déchirement de ses os à chaque éclat de cette voix caverneuse et qui avait pourtant de douloureuses sonorités de crécelle.
McFlare fondit en larmes.
— Je le savais, dit-il. J’ai gâché ma vie, je vais rester dans cette fabrique de coton jusqu’à ce que je crève des vapeurs de blanchiment. Oh pitié, pitié Monsieur Steve, par pitié j’en rêve toutes les nuits, et on m’a toujours dit que j’avais du talent ! Par pitié !
McFlare tomba à genoux entre les longs pieds de Steve qui dépassaient de son bureau, des pieds semblables aux sabots d’un cheval qui auraient poussé pendant des années sans jamais s’élimer. Steve le regarda, amusé. L’humain sanglota longtemps.
Le Démon finit par saisir un petit bout de parchemin, du parchemin qu’il avait commandé dans les strates inférieures de son monde. Ils l’y fabriquaient à partir de la peau effritée des humains qui expiaient leurs fautes à proximité des cuves brûlantes dans lesquelles on fondait le verre d’obsidienne. C’était du parchemin bas de gamme, de l’aggloméré, mais ça ressemblait à de la peau humaine et c’était plus drôle que le papier qu’on leur fournissait au bureau. Assez drôle pour qu’il y investisse une partie de son salaire. Il attrapa la longue plume retenue par un fin crochet de métal et la trempa dans l’encrier aussi sombre que les entrailles de l’Univers. Une petite torsion du poignet pour l’étirer et il rédigea la note suivante :

« Je, soussigné Steve, aka Zacifit, serviteur de Sa Grandeur des Enfers, autorise l’humain nommé Andrew McFlare, résidant de Grande-Bretagne, à accomplir ce pourquoi il a vu le jour sur Terre, à savoir chanter l’Opéra. »

Il saisit le petit tampon en os dans son écrin métallique, le tint délicatement entre les griffes de son pouce et de son index, entre lesquelles il disparaissait entièrement. Il ouvrit une petite boîte contenant des charbonneux, petites bestioles noires qui traînaient souvent au coin des flammes ici, en Enfer, et en écrasa deux-trois avec le tampon. Il déposa son sceau au bas du carré de parchemin, pas plus grand qu’un post-it. Du sang de charbonneux s’échappa quelques fumerolles. Il pressa le tout d’un buvard et repoussa le mot vers McFlare, toujours à ses pieds et agité de spasmes.
— Voilà pour vous.
McFlare se redressa, la face rouge et les yeux injectés de sang. Il se retrouva le nez contre l’autorisation. Il parcourut l’écriture torturée, écartelée en hauteur et rabougrie sur la queue de ses lettres, s’y prit à six fois avant d’arriver à la déchiffrer en entier. Puis son visage s’éclaira.
— Oh, merci ! Merci, merci ! Je vous promets que je serai à la hauteur !
McFlare attrapa le papier et le relut encore. Puis il se retourna entre ses doigts et sa face bouffie parut horrifiée l’espace d’un instant.
— C’est de la peau d’homme… ?
— Et de femme, aussi. Tout ça pour que vous chantiez l’opéra. Mais on peut leur rendre, si vous préférez…
Steve avança sa main et une de ses griffes caressa le parchemin, menaçant de l’arracher des pattes rondouillardes de McFlare. L’humain eut un mouvement de recul.
— Oh non non, je vais…
— Chanter l’opéra.
— Oui.
— Alors qu’est-ce que vous attendez ?
Andrew McFlare hocha la tête et traversa le bureau en quelques pas rapides, comme ceux d’une souris. La porte se referma et Steve joint les mains, y dissimula sa face allongée. Une jolie démone apparut à l’angle droit de son bureau, nue avec sa peau noire, règlementaire des Enfers. Elle tenait haut perché un plateau recouvert de gobelets en os. Elle se pencha sur lui et il reluqua d’un air blasé sa poitrine rebondie qui s’étirait sur son torse décharné.
— T’as pas l’air dans ton assiette, mon chou.
— Les humains sont cons.
— Mais non. Ils savent pas, c’est tout. C’est pour ça qu’on fait tout ça.
— Non mais rends-toi compte. Ils sont foutus de faire la queue pendant des années pour obtenir l’autorisation de faire ce pour quoi ils sont faits. Comme si ce bout de parchemin y changeait quoi que ce soit !
— C’est symbolique. Ça aime bien le symbolique, un humain. C’est pour ça qu’on s’habille en noir quand on va aux Enfers, et en blanc au Paradis. Ça les aide à comprendre.
Elle posa un gobelet fumant sur le bureau et Steve observa le balancement de sa queue sur ses fesses alors qu’elle disparaissait de l’autre côté de la pièce.
La porte du couloir s’ouvrit. Une femme humaine, noire, élancée et bien bâtie s’avança dans l’office. Steve désigna la chaise du bout de son ongle effilé et elle s’assit dans une démarche de robot. Il aurait presque pu entendre ses os grincer tant elle était raide. Elle transpirait et Steve savait qu’elle faisait de son mieux pour ne pas se signer, comme si c’était interdit de croire en Dieu aux Enfers.
— Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?
— J’aimerais… Je voudrais avoir le droit de devenir joueuse de basketball professionnelle. C’est un rêve que j’ai depuis toute petite, vous savez, mais je suis une femme et…
Steve jeta un œil à l’extérieur de son bureau. La file était décidément bien longue. Alors, avant même que la femme ait fini sa phrase, il attrapa un morceau de vélin, griffonna une note, écrasa des charbonneux sous son tampon.

« Je, qui préfère qu’on m’appelle Zacifit, serviteur de Sa Grandeur des Enfers, autorise ma personne à quitter ce bureau, parce que j’en ai marre de toutes ces inepties. »

Il se leva et quitta le bureau.
Après tout, il avait maintenant l’autorisation de le faire.

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