Freadert Ier

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#métaréflexion #royauté #iconoclaste #canards

La nuit était fraîche. Lumineuse. Le cadre rêvé pour une rencontre romantique… Honte à moi de ne vouloir séduire aucun des gardes qui me couraient après.
Au lieu de ça je tournai dans une ruelle et escaladai prestement les colombages saillant de la façade d’une boulangerie.
Je me hissai sur le toit quand les pas arrivèrent sous moi.
Un conseil si vous êtes poursuivis par la garde : la hauteur. Les gardes ne regardent jamais en haut. Peut-être à cause de l’autorité qui les écrase tout au long de leur carrière. Peut-être à cause de leurs casques qui leur tombent sur les yeux.
Non, les gardes regardent devant eux. Ou leurs pieds, ils adorent regarder leurs pieds. N’importe quoi tant qu’ils n’ont pas à regarder la vérité en face. Ils ont troqué leur liberté contre une solde de misère, leur temps contre une reconnaissance mitigée, leur libre arbitre contre une vénération sans borne pour le pouvoir en place – ou du moins celui qui leur promet le plus.
Et ces gardes se concertèrent un instant, certains soutenaient que je m’étais engouffré dans une ruelle, les autres prétendaient qu’ils avaient vu ma silhouette tourner vers l’avenue. Un petit nouveau, zélé comme le sont souvent les bleus, ne tarissait pas de propositions. Suis-je parti dans les égouts ? Peut-être me cachai-je dans la cave de l’épicier. Peut-être même m’étais-je enfui par les toits.
— Rho, ta gueule, Parish. Allez, on se sépare. Vous trois, vous prenez la venelle. Nous on continue.
Je me penchai vers la rue alors que leurs talons claquaient sur les pavés. Le jeune soldat, peut-être pris d’une bouffée d’intuition, se retourna à ce moment-là, et nos regards se croisèrent. Trop loin pour bien le voir, mais je suis certain que ses yeux s’écarquillèrent. Je le saluai de la main, alors que son doigt à lui pointa vers moi.
— Là-bas, il est…
— Putain, Parish, grouille-toi ou on va le paumer !
Et une pogne d’homme adulte de l’entraîner loin de ma vue.
Je m’allongeai sur les tuiles et soupirai. Trop facile. Tout était toujours trop facile.
Tout sauf mon larcin qui me rentrait dans les côtes.
Je le tirai de mon pantalon et fit tourner la couronne entre mes doigts. Les joyaux reflétèrent les rayons de lune. L’or échoua cependant à ce jeu-là. La couronne était poisseuse, incrustée de crasse qui obstruait les cisèlements du métal. Des décennies et des décennies de peaux mortes royales agglomérées. La classe, n’est-ce pas ? De vrais dieux.
Je me redressai et sauta sur le toit de la maison attenante, puis le suivant et ainsi de suite jusqu’au canal.
D’aucuns déclarent que les malfrats se cachent toujours aux abords de l’eau courante. Sous les ponts, souvent, ou à bord d’embarcations abandonnées qui menacent de sombrer à chaque pas, véritables roulettes russes option noyade.
Et moi, où est-ce que j’habite ? Vous le comprendrez peut-être plus tard. Ou pas. Mais tout est trop facile, comme je le disais, alors autant pimenter le jeu, vous ne pensez pas ?
Je m’assis sur la berge et patientai, la couronne au bout des doigts. La populace locale menait sa propre vie secrète. Des deals en tous genre, du sexe, du recel, ou même échange de piquette entre poivrots désabusés. Et si vous croyez que ce genre de personne serait attiré par les éclats du bijou le plus précieux de la région, vous vous fourrez le doigt dans l’œil. Mais juste la première phalange, alors. Un peu de magnanimité, Freadert ! Ils l’auraient été s’ils avaient été capables d’imaginer que ce que j’avais entre les mains avait une quelconque valeur. Hélas, les gens ne comprennent bien que ce à quoi ils sont habitués. Un pas en dehors du cadre prévu, et ils sont perdus.
Ce que j’attendais arriva enfin.
Une couvée de canards fit son apparition au détour du canal. La mère s’arrêta plusieurs fois pour remettre de l’ordre dans son bataillon de canetons, mais ils parvinrent finalement à mon niveau. Je fermai un œil, ajustai mon tir…
COUAC !
La couronne tourna brièvement autour du cou de la canne, et glissa sur son corps dès qu’elle cessa de battre des ailes. Paniquée, elle recompta ses canetons, et puis leur périple repris comme si de rien n’était.
Mon don aiderait à l’établissement de la monarchie silure dans les bas-fonds vaseux du canal. Peut-être même que les poissons-chats verraient en moi un dieu dont la main choisit le plus valeureux d’entre eux pour les diriger tous. Bloupbloupbloup, en langage siluresque. Mais attention, avec l’accent de déférence due à ma position divine.
Maintenant, j’aimerais que vous reposiez le livre. Ou que vous changiez d’onglet, le cas échéant. Allez. C’est moi qui le demande. Je suis cool, non ? Bon, d’accord, peut-être un peu cynique pour vous, ma façon de voir le monde a le don de déranger la majorité des gens. Désolé pour ça. J’espère que vous comprendrez. Mais allez, filez, vos réseaux sociaux n’attendent que vous. Vous avez un abonnement qui a posté un contenu sympa, là, tout de suite. Alors, allez y jeter un coup d’œil.

Merci. Les habitants de mon univers sont bien habitués aux gens qui pissent dans le canal. Mais par souci de bienséance, il me fallait une petite ellipse. Vous n’auriez pas voulu me voir déboutonner ma braguette et sortir… bref. Vous avez compris.
Et si j’allais à l’auberge ? Je me redressai, et…
— AAAAAAAAAAAAAAH !
Mon cri déchira la nuit. Mon corps entier semblait brûler, se consumer, comme si toutes les parties de mon anatomie s’étaient donné rendez-vous dans les minuscules cavités de mon cœur.
Ma vision se troubla, il n’y eut plus de ciel, plus de berge, même plus de vent ou de canetons caquetants.
Et puis la sensation s’estompa. Je me redressai. La fraîcheur reprit ses droits. Les rayons de la lune effleurèrent la couronne qui m’encombrait les doigts. Tout autour de moi, des toits, séparés en deux par le canal boueux qui avait sublimé le développement économique de la ville.
— Pfffffff.
Je lançai la couronne comme un frisbee ; elle volait beaucoup moins bien. La douleur se ralluma dans mes nerfs et je m’étendis, et attendis.
— AAAAAAAAAAAAAAH !
Mon cri déchira la nuit. Mon corps entier semblait brûler, se consumer, comme si toutes les parties de mon anatomie s’étaient donné rendez-vous dans les minuscules cavités de mon cœur.
Ma vision se troubla, il n’y eut plus d’étoiles, plus de tuiles noircies par la suie, et patati et patate aux rats.
La sensation s’estompa…
À nouveau la fraîcheur des toits. À nouveau la couronne.
Hm. Réseaux sociaux, s’il vous plait.







Merci.
Le souci, quand l’auteur décide d’effacer ce qu’il a écrit pour repartir d’un moment T où il restait encore un peu d’intrigue à distiller, c’est que tout ce qu’on a fait entretemps disparaît, y compris les pauses pipi. C’est très agaçant.
Et vous, à votre avis ? Comment devrait se dérouler la suite de mon histoire ?
Récapitulons.
Je suis un voleur, OK. Je suis beau, cynique, anticonformiste. Vous m’aimez peut-être même bien, parce que je vous fais rire.
Je n’aime pas le pouvoir en place, et je suis maintenant en possession du symbole de ce même pouvoir.
Et la majorité des gens aiment quand le héros classe triomphe, d’une manière ou d’une autre, à condition qu’il ait un peu souffert avant, pour que ça ne paraisse pas trop facile.
Je peux lancer la couronne une troisième fois, si vous le désirez.
— AAAAAAAaaaaaaah…
Mon cri déchira…
Non, on est bon ? Tant mieux, tant mieux. Ça a l’air d’une blague, mais ça fait vraiment mal. Pire que des doigts de pieds pris dans le champ gravitationnel d’une table basse, ou des parties génitales coincées dans une braguette. Vous pouvez me croire, j’ai expérimenté tout ça plus qu’à mon compte pendant les ellipses.
Alors, il ne me reste plus qu’à devenir roi à la place du roi. À mon service, une armée d’ellipses prêtes à me faire revivre au moindre coup dur. À mes côtés un écrivaillon dont les capacités cognitives – et créatrices – feront tout pour m’aider à atteindre mon but. Tout ça pour vous, lecteurs. J’espère que vous apprécierez.
Je glissai la couronne dans ma ceinture. Elle ne me dérangeait même plus. Je me sentais investi d’une mission divine. J’allais pouvoir tout changer, tout. Libérer les gardes de leur joug mental. Permettre à la populace du canal de vivre au grand jour. Et même, tiens, lever l’impôt sur le sel qui écrase le peuple, y compris ce pauvre boulanger dont le toit me sert encore de refuge.
Je n’ai pas bougé depuis ces trois pages. Qu’attends-je ?!
Je sautai sur les pavés. Ma cape s’agita autour de moi, comme la brume vacillante du petit jour. Je me relevai, pétri d’une puissance inconnue jusque-là. Moi qui avais vécu dans l’ombre toute mon existence, errant de larcin en arnaque au fil des opportunités, ne survivant qu’à la faveur de mon ingéniosité, avais enfin un but. Un but pour moi, mais aussi pour toute la contrée qui avait bercé ma vie. Une douce chaleur inonda mon flanc. C’était comme si la couronne possédait sa propre volonté. Comme si elle m’avait choisie, moi, pour devenir dirigeant de ce pays.
Et cela faisait sens. Je ne me rappelai même plus comment j’étais parvenu à la voler. Ni même pourquoi. Tout avait été d’une simplicité enfantine. C’était comme si les portes du palais – ou plutôt les fenêtres, je me souviens au moins de ça – s’étaient ouvertes pour me laisser passer. Et ça recommençait. Les maisons paraissaient s’écarter. Chaque rue que mes bottes foulaient devenait voie royale. Même le soleil sembla m’accueillir. Un drap rouge recouvrit le ciel. Les rayons auréolèrent mes cheveux d’un halo scintillant. La cité s’éveilla et peu à peu la foule s’agglutina sur la chaussée. Stupéfaite d’abord, la déférence submergea mes sujets et son poids les fit tomber à genoux. Même les gardes du palais baissèrent leurs hasts pour me laisser passer.
Les larges portes du château s’ouvrirent d’elles-mêmes. Le tapis rouge me guida jusqu’au trône – un meuble dantesque, orné de volutes d’or et de figures d’anges.
— Majesté, s’inclina le grand cardinal.
Ma main lestée de bagues le salua d’un mouvement gracieux.
La salle s’emplit de nobles et de prêtres. Par chaque arche apparaissaient des centaines de visages de bourgeois et d’enfants des rues, dont l’agilité naturelle leur avait offert une place presque au premier rang.
Une cérémonie débuta ; je n’écoutai pas.
Je préférais observer ces gens. J’étais fier. Il s’agissait de mon peuple. Les rouages de la machine gigantesque dont j’étais devenu seul propriétaire. Je souris. Je serai un bon roi. J’étais différent des autres, je connaissais tous les aspects de la vie, je n’aurais pas peur de mener bataille là où il le faudrait. Je serai juste. Je serai bon. Et la couronne se posa sur ma tête, scellant au son des trompettes et des cris de joie la promesse de mon autorité magnanime.
Freadert Ier était né.
Maintenant, si vous voulez bien…

Vous êtes bien urbain.

Pardon ? Comment avez-vous pu imaginer une chose… une chose pareille ! Moi, un roi, uriner ? Non, chers sujets, je n’urine pas, j’irrigue mon pays. Et cela n’a aucune importance, puisque j’étais occupé à des tâches bien plus importantes comme celles de signer des traités et d’ajuster les taxes de mon pays. Rien qui vous passionnerait. Et pourtant, il s’agit bien là du cœur de la fonction de roi. Ce que vous vouliez me voir devenir, et que je suis devenu à la seule force de mes capacités.
J’espère que vous êtes heureux. Pour moi, et pour la merveilleuse histoire que vous avez lue. Celle d’un enfant des rues devenu roi, dont la bonté et la justice irradient son peuple qui connaîtra ainsi une ère meilleure.
C’est beau. J’en ai les larmes aux yeux. Même les rois peuvent être émus, il semblerait.
Tellement ému que je ne peux plus m’empêcher de rire.
Je ne suis pas roi, je suis esclave. Non pas de ma fonction de roi, mais de celle de personnage. Personne ici n’a de demeure. Personne n’est heureux. Ni triste, cela dit en passant. Pour la simple et bonne raison que nous n’existons pas.
Je ne suis rien de plus qu’un fantasme projeté sur une page.
Et des cas comme moi, il y en a des milliards.
Ne soyez pas tristes ou gênés. Il n’y a pas de quoi. Encore une fois, nous n’existons pas autrement que dans vos esprits. Nous sommes à votre service. Pour vous aider à vivre, vous aider à comprendre.
Cela dit, si. Je retire ce que j’ai dit. Soyez tristes. Parce qu’une histoire de voleur qui joue au lance-couronne sur des canards, ç’aurait été une histoire bien plus amusante qu’un gamin des rues devenu roi par simple volonté de son auteur de droit divin, lui-même soumis au carcan des attentes de ses lecteurs.

Bisous,

Freadert

— Aaaaaaaaaaaaaaaaaah !
Zip.
— Ça fait du bien.
Quoi ? Qu’est-ce que vous faites encore ici ? Vous voulez savoir si je finis par être heureux ? Très bien. Un indice, alors.
L’avantage d’être roi, c’est que vos intendants se démènent pour vous reforger une couronne à chaque fois que l’ancienne disparaît par inadvertance.
Autre indice ? Il y a plein de canards dans les bassins qui entourent le palais.

J’espère que cette nouvelle vous a plu ! Et que Freadert ne vous aura pas trop agacée… Si vous aimez ce que je fais, le meilleur moyen de m’aider est de partager la nouvelle sur vos réseaux !

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