IL Y AVAIT CETTE FILLE…

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Il y avait cette fille, là-bas, cette fille qui me regardait et me faisait me sentir autrement. Des yeux sombres qui transperçaient ma peau. Des lèvres charnues qui chauffaient les miennes. Des cheveux retenus par un chignon que je crevais d’envie de défaire.
Elle m’avait regardé, j’avais souri. Gauchement. Elle avait ri.
En riant elle avait basculé sa tête en arrière et les boucles des mèches qui lui encadraient le visage avaient rebondi. C’était magnifique.
Une de ses amies s’était penchée et lui avait chuchoté quelque chose à l’oreille. Elle allait savoir, bientôt le dégoût sur son visage, on allait lui dire, c’était sûr, et maintenant j’allais à nouveau être le monstre que tout le monde voyait en moi.
Elle hocha la tête. Ses yeux fixés sur moi. Des braises qui me consumaient. Ce qui faisait mal me faisait du bien.
Elle se leva.
Je mourus.
Elle avança. Je renaquis pour mourir à nouveau.
Ses talons résonnaient sur le parquet. Ses jambes étaient un peu rondes, bronzées, les pieds légèrement serrés dans ses sandales à talons. Au-dessus une robe, rouge avec des motifs de dentelle. Cintrée, la jupe s’épanouissait autour d’elle. Je cillai et mes yeux se posèrent un instant sur sa poitrine, pas très opulente mais parfaite. Elle était parfaite.
Et bientôt elle arriverait.
Je me ratatinais, le cou dans les épaules, comme si je m’attendais à ce qu’on me frappe. Je me faisais liquide sur ma chaise. Mon esprit faisait de même à l’intérieur. Il coulait, se réfugiait dans mes talons, le plus loin possible.
Qu’est-ce que tu crois qu’il va se passer ? Tu sais ce que tu es. Et ça ne risque pas d’arriver.
Le sang déserta mon visage. C’est donc ça, me dis-je. C’est donc ça que ressent un condamné alors qu’on amène la guillotine.
Car, entendons-nous, il n’y avait aucune chance, aucune, que ce soit autre chose qu’une condamnation. Le lycée entier se moquait de moi. Ça arrivait aux professeurs aussi. J’endurais tout ça sans broncher. Garde la tête haute, ne réponds pas, me disait ma mère. Ça finira par passer.
Ça n’était jamais passé. Il y avait cette différence. Et c’était inadmissible.
Ses talons sur le parquet.
Un, deux, trois, quatre, cinq…
Plus rien.
Ça y est, elle était là.
Vas-y, tue-moi mais fais-le vite. Je suis prêt. Vise le cœur, et par pitié ne le rate pas. J’en ai marre de souffrir.
Il va sans dire que je n’osais pas la regarder en face. Même pas de profil. Mes yeux étaient fixés sur une décoration, loin de là, une petite fleur de papier qu’on avait recouverte de spray argenté. Des milliers de paillettes qui scintillaient sous l’éclairage qui tournait, tournait, tournait et oh ! j’ai la tête qui tourne, pourquoi être venu, Maman, pourquoi tu m’as fait y aller et…
Des doigts devant mon visage. Un frisson qui fit vibrer ma colonne vertébrale. Une main, tendue, paume vers le dessus. Elle me demandait quelque chose. Je me mis à fouiller la poche de ma veste. Ma carte de lycée, c’était forcément ça, qu’est-ce que tu crois, débile, il n’y a aucune chance que…
— Tu voudrais bien danser avec moi ?
Je me figeai. Mes lèvres s’animèrent, comme celles d’un poisson rouge sondant le fond de son bocal. Ouvert, fermé, ouvert, fermé, ouvert… Mes yeux osèrent enfin plonger dans les siens, dans cet abysse magnifique, ces yeux noirs qui semblaient ouvrir sur d’autres univers.
Plus loin des ricanements. Ils m’étaient peut-être adressés. D’habitude je parvenais à rester stoïque, mais pas cette fois, cette fois j’étais vulnérable et je détestais ça et…
ma main se posa dans la sienne. Elle sourit. Elle était belle.
Elle me tira légèrement et je me levai. Elle m’entraîna vers la piste de dance où se déhanchait un bon nombre de lycéens desquels, en théorie, je partageais la vie. J’en reconnaissais quelques-uns.
Sa main lâcha la mienne. Immédiatement mes doigts grattèrent l’arrière de ma tête. Parler de nervosité eût été un grave euphémisme.
La musique changea. Quelques secondes, encore plus gênantes que les autres, où il n’y avait presque plus de musique. Je la regardai et elle me regarda. Elle sourit ; je parvins à sourire aussi.
Une musique douce… étrangement calme dans le brouhaha des lycéens.
Elle n’était qu’à cinquante centimètres de moi mais elle s’avança. Le bord de sa jupe toucha mes jambes. Ses bras se refermèrent derrière mon cou. Son odeur, mon Dieu, cette odeur ! Je n’avais jamais rien senti d’aussi bon.
Mes mains à quelques centimètres de ses hanches. Ce serait bizarre que je la touche, elle va me haïr si je pose la main sur elle, qu’est-ce que je dois faire, mon Dieu, donnez-moi un fichu mode d’emploi, bordel !
Le chanteur se mit à chanter. Elle remua, doucement. Un pas à droite, un pas à gauche. Elle me regardait en souriant.
Mes mains se refermèrent sur sa taille. Le sang déserta mon corps. Elle se serra un peu plus contre moi et je crus défaillir.
La chanson dura une éternité. Elle passa en un battement de cil. Hors du temps et de l’espace. Rien de tout ça n’avait plus d’importance. Il n’y avait qu’elle, que moi, que la musique.
Puis la musique changea et mes mains se retirèrent de son corps mais les siennes restèrent accrochées à mon cou.
— Tu veux bien m’en accorder une deuxième ?
Je ne la lâchai pas à la troisième. Elle non plus ne me lâcha pas. Dix danses… dix slows. En tout cas c’est ainsi que nous avons dansé, pendant que d’autres, autour de nous, sautaient dans tous les sens, déchaînés sur la musique.
Je n’avais aucune idée de ce qu’il se passait et j’avais l’impression d’être drogué. J’étais en inertie, jamais ce moment ne devait pouvoir s’arrêter, c’était impossible.
Son front se posa contre le mien ; avec ses talons nous faisions la même taille. Son nez caressa mon nez, ses yeux dans les miens et bientôt ses lèvres… Ses lèvres effleurèrent les miennes et je crois bien qu’un larme coula sur ma joue alors que son souffle caressait ma peau et que la moiteur de sa bouche rencontrait la mienne.
Elle m’embrassa et son baiser créa un univers. Un noyau de feu liquide m’enflamma le ventre et il en résulta de l’eau ruisselante sur ma peau. Nucléaire. Bientôt ma peau fondit et ce n’était plus moi qui la tenais par la taille, ça n’étaient plus mes lèvres contre les siennes ni ma langue qui rencontrait sa langue. J’étais elle et elle était moi et nous étions tout.
Puis l’univers s’écroula. Cryogénisé. Le froid de la séparation de nos deux corps créés pour fusionner. Le déchirement de sa bouche qui quitta la mienne, de ses doigts qui lâchaient mon cou. Je sentais encore son corps contre le mien, ma peau brûlait et glaçait par endroits. Je frissonnais.
Sa main tenait un portable, ses yeux en regardaient l’écran.
— Je dois y aller. On part en voyage tôt demain, alors il ne faut pas que je rentre trop tard.
Je déglutis. Tout en moi était froid. J’acquiesçai pourtant.
— D’accord.
Elle sourit, et je souris.
— Tu seras là lundi ?
Je fus choqué. Choqué que des choses aussi triviales que les jours de la semaine existent encore après ça. J’étais un noyau nucléaire, un big bang vivant et on me parlait de lundi.
— Bien sûr que je serai là, lundi.
— Génial !
Elle me regarda encore, et elle se pencha et m’embrassa la joue. Fissures en moi. Et puis elle fit un pas de côté, sa robe suivant au ralenti, et me dépassa en m’effleurant la main.
Je t’aime, pensai-je.
Mais maintenant elle avait disparu dans la foule et elle était bien trop loin pour que je le lui dise.
Je perçus plusieurs regards posés sur moi. Contrairement au sien, ils me glaçaient. Je me sentais jugé, on essayait de refaire de moi cette bête de foire que j’étais la plupart du temps. Un monstre.
Mais je n’étais plus un monstre. J’étais l’univers.
Et l’univers décida qu’il n’avait plus rien à faire à une fête de lycéens.
Alors l’univers contourna la foule – l’univers a trop peur de la traverser, parce qu’il sait qu’il se cognera et s’excusera et qu’il aura le droit à des regards méprisants et cinglants – et il trouva la porte d’entrée qui ferait très bien office de porte de sortie.
Dehors le vent glaçant. C’était le mois de mai mais il était tard et l’univers frissonna.
Le claquement d’une porte. La lueur du lumineux qui passa à l’orange. Taxi occupé, trouvez-en un autre.
Mon ventre se serra. C’était elle à l’intérieur. Le taxi démarra et je la regardai partir, disparaître lentement dans la rue vide, remontant entre les files de voitures garées de chaque côté de la rue. Le taxi tourna à droite à la seconde intersection et disparut.
— Je t’aime.
Le vent porta ces mots ; je le chargeai de les amener à son oreille.
Ils parvinrent aux oreilles d’un sans-abri allongé sous un porche et que je n’avais pas vu jusque-là. Il grogna et se retourna.
Je décidai d’avancer.
Je suivis le trajet de la voiture. La rue débouchait sur un boulevard. De là un grand croisement. Le lycée sur la droite et sur la gauche le spectre de Montmartre se découpant dans le brouillard.
Comme elle se découpait dans le brouillard de ma vie.
Montmartre m’appela. Je longeai les palissades des travaux, m’enfonçai entre les deux rangées sombres d’arbres. Des gens de partout, qui sortaient de soirée, comme moi. D’autres gens affalés sur des bancs, certains avec des enfants. De plus en plus de monde jusqu’à la Place de Clichy.
J’étouffais.
Je voulais passer du temps en solitaire. Savourer les souvenirs de ma soirée. Rentrer ? Ma mère m’attendait. Elle me poserait plein de questions – elle posait toujours trop de questions. Et moi je n’avais aucune envie d’y répondre. Alors je continuai de marcher.
Je décidai de ne prendre que les rues qui montaient. À l’abri des arbres, j’escaladai un sombre boulevard qui s’enroulait sur lui-même, puis une rue qui grimpait à pic, sur la droite.
Le trottoir ne faisait pas plus de cinquante centimètres de large, à flanc d’escaliers qui menaient à des portes d’immeubles. La chaussée pavée était défoncée, à peine assez large pour une voiture. Et il n’y avait personne. Personne d’autre que moi et le souvenir de… le souvenir de cette fille dont je ne savais même pas le nom.
Mais je connaissais ses lèvres, je connaissais son odeur, et ses cheveux.
Je m’assis sur un muret qui séparait la rue d’une sorte de parc ou je ne sais quoi. Je regardai le ciel. Je regardai la brume qui l’emplissait, rendue orange par le feu des lampadaires, l’agitation frénétique de la ville. Le vent soufflait. Une voiture passait de temps à autre.
J’aurais aimé connaître son nom. Un nom ça donne une âme, une identité, c’est la corde qui relie un être à un autre. La première chose que l’on annonce lorsque l’on rencontre quelqu’un, d’habitude… Mais elle s’était penchée sur moi, avant même d’avoir ma définition, et elle avait décidé de me sauver. Un ange. Mon ange gardien. Je l’imaginais, lundi, venir taper à la porte de ma classe pour me voir… D’un seul regard elle ferait taire ceux qui se moquaient de moi ; les filles qui me jetaient des regards suspicieux quand on avait sport, les mecs qui me bousculaient, ceux qui griffonnaient dans mes livres de cours – ou pire, ceux qui volaient des pages de mes romans et de mes mangas. Car ils pouvaient s’attaquer à quelqu’un de seul, mais si je ne l’étais plus, ce serait différent. Je le savais. Si j’avais une copine, alors s’attaquer à moi revenait à s’attaquer à elle. Et c’était quelque chose que je ne les laisserais pas faire. Je ne me sentais pas le droit de me défendre moi – après tout, la différence, c’était de ma faute. Mais pas elle, oh non. Ils ne toucheraient pas à un cheveu de sa tête. Je ne le permettrais pas.
Une nouvelle voiture passa. Une voiture de police. Je me contractai, tout en faisant mine de regarder le paysage. Dix-sept ans ; trop jeune pour rester seul dehors à une heure aussi tardive. Ils étaient en droit de m’embarquer et de me ramener chez moi.
La voiture passa sans même freiner. Ils s’en foutaient.
J’avais dans la poche arrière de mon pantalon un petit carnet dans lequel j’avais glissé un critérium. Je voulais la dessiner. L’avoir sur moi, restituer sa beauté…
Je passai une heure à esquisser portrait après portrait. Tous ratés. Je n’arrivais pas à reproduire ses yeux, je sentais sa bouche, mais l’avait-elle large ou fine ? Son nez était-il droit ? Tout ce que j’arrivais à me rappeler avec précision était ses yeux sombres et ses joues pleines.
Je déchirai les pages raturées, les roulai en boule et força leur passage dans la grille de caniveau à mes pieds. Il faudrait que je la revoie pour savoir.
Lundi… Lundi, c’était dans pas longtemps, et en même temps dans une éternité. Facebook, il faudrait que je la retrouve sur Facebook. Si elle y avait sa photo je la reconnaîtrai.
Mon portable. Je démarrai l’application, scrollai, scrollai parmi mes amis, les suggestions, leurs listes d’amis. Je la cherchais fiévreusement. Après tout, ma vie en dépendait. La 3G ramait, à croire qu’on était dans un coin perdu au fin fond de la campagne. Une heure vingt-deux quand je commençai mes recherches. J’aurais dû, sinon être de retour à la maison, au moins me mettre en route.
La petite série de chiffres en haut passa à un quarante-cinq, puis deux zéro zéro. Je scrollais encore et encore, fouillais partout où je pouvais, tous les lycéens du lycée Chaptal. J’observais les photos, ouvrais les profils suspects, sillonnais les listes d’amis…
Et je la trouvai.
Morgane Fournier.
Elle était belle sur sa photo de profil. Ses jolis cheveux bruns lui tombant sur les épaules, bouclés, ses grands yeux sombres figés en un regard souriant et profond, et sa bouche, sa bouche…
Je portai une main à mes lèvres. Les avait-elle réellement pressés sur les miennes ? Je crois que oui, mais je n’arrivais pas à m’y faire.
Mon autre main, inquisitrice et habituée à ces gestes, commença à dérouler son intimité. Je regardai avec une intense curiosité, toutes les photos, les partages, les images qu’elle avait postées. Je la voyais avec différentes coupes de cheveux – elle était bien plus belle ce soir, et puis c’était la mienne. Je la voyais avec d’autres vêtements, avec des amies à elle, et je la voyais avec des garçons.
Plusieurs garçons. Et deux d’entre eux qu’elle embrassait.
Elle avait embrassé d’autres garçons.
Mon univers se brisa. Je n’avais aucune chance.
Mon téléphone sonna à ce moment-là. L’écran devint blanc et jaune, et Maman s’afficha.
Comme si c’était le moment. Je n’avais aucune envie de répondre.
Je répondis à la quatrième vibration.
« Allo ? » C’est fou comme je pouvais avoir l’air détaché – je m’impressionnais moi-même.
— Jo ?
— C’est moi.
— Tout va bien ?
— Oui, oui. Ça s’est fini un peu plus tard que prévu, j’allais rentrer, là.
— Bon, d’accord. Je t’attends… Fais attention à toi, hein ?
— Oui, M’man. À tout de suite.
— À tout de suite.
J’hésitai un instant. Est-ce que j’avais envie de rentrer ? Non. Est-ce que j’avais autre part où aller ? Encore moins. Il faisait frais, maintenant. Et ma veste n’était pas très épaisse.
Je me levai, le portable à la main. Je fis un tour sur moi-même. Vers le sud… J’habitais vers le sud. C’est-à-dire à l’opposé de là où j’étais. Une demi-heure de marche, donc, si je prenais le même chemin. Peut-être un peu moins si je trouvais un moyen de couper par Montmartre.
Je marchai donc dans les rues sombres, et à chaque pas mon estomac se serrait un peu plus. Elle aimait les garçons… Je savais que tout ça n’était qu’une mauvaise blague de plus. Elle les aimait musclés, elle les aimait grands.
Elle les aimait avec une poitrine plate et avec quelque chose entre les jambes.
Mes pas s’arrêtèrent brutalement et je me liquéfiai.
On part en voyage tôt demain, alors il ne faut pas que je rentre trop tard.
Elle partait rejoindre son petit-ami. Elle était peut-être même déjà chez lui à l’heure qui est. Peut-être même l’avait-il attendu dans le taxi. Il était beau, lui aussi. Grand et brun, mais plus âgé. Il était à la Fac – non, il faisait une prépa. Une prépa scientifique. Il était intelligent, sa famille avait de l’argent et il pouvait l’inviter au restaurant, il lui payait des verres.
Non, Morgane n’était pas du genre de personne qui trompait les autres. Elle était trop elle pour ça. Elle avait dit « à lundi ». Elle avait souri, elle avait plongé ses yeux magnifiques dans les miens…
Oui, mais en y repensant, n’y avait-il pas quelqu’un d’autre dans le taxi ? Oui, il était là. Il était venu la chercher. Il avait de l’argent, il l’avait amené dans un bar. Elle n’avait pas l’air d’être mineure et il lui avait payé un verre. Elle avait refusé, d’abord. Morgane refuse toujours, en premier lieu. Mais il l’avait assurée qu’il la raccompagnerait après. Il avait envoyé un texto à ses parents – ses parents le connaissaient bien, après tout, c’était le fils d’un ami de la famille, et il lui donnait des cours de maths. Alors Morgane avait accepté. Et il avait souri – il avait un beau sourire – et Morgane s’était dit qu’elle n’avait pas grand-chose à y perdre.
Ils avaient bu un verre de… une coupe de champagne. Il avait fait une blague et Morgane avait ri, un peu poussée par les bulles et par l’alcool. Sa main avait effleuré la sienne. Il avait beaucoup parlé, beaucoup ri aussi. Quand ils avaient fini leurs coupes, il en avait commandé deux autres. Et cette fois Morgane n’avait pas protesté. En fait, elle se disait qu’elle était bien ici. Et lorsqu’ils avaient fini la seconde, il avait payé sans même regarder la note, et Morgane en avait profité pour le regarder lui et elle s’était dit qu’il était beau.
Je marchai désormais d’un pas haché, presque militaire. Le talon de mes Docs résonnait sur l’asphalte. Ma mère avait protesté quand elle m’avait vu les enfiler, “des Docs avec un pantalon de costume ?”, mais moi je m’en fichais, déjà je ne voulais pas y aller. Je n’étais pas supposé rencontrer quelqu’un là-bas, j’étais sensé pouvoir m’enfuir vite, au cas où.
J’aurais dû piquer les chaussures de mon père.
Place de Clichy. Je ne pouvais pas m’empêcher de regarder tous les bars, tous les restaurants. Quand je passais à côté d’un taxi je plissais les yeux, j’essayais de la voir, et j’essayais de le voir aussi.
Parce que quand ils étaient sortis du bar il avait appelé un taxi. Il avait donné une adresse, une adresse loin d’ici, dans le cinquième arrondissement, tiens. Il était beau et riche, étudiant, et il habitait à côté de la Sorbonne, à côté du Luxembourg. Elle lui demandait pourquoi, et il lui répondait que ses parents s’étaient couchés, et qu’ils lui avaient demandé de l’héberger pour la nuit, qu’il la raccompagnerait demain.
— Morgane, tu vois bien ce qu’il est en train de faire ! m’écriai-je.
Le regard des gens dans la rue, qui se retournaient vers moi. Une soudaine envie de m’enfoncer dans la ruelle sur le côté, la seule qui n’était pas fréquentée dans ce quartier de malheur.
Ils arrivaient chez lui. Un joli appartement dans une petite rue, un peu comme celle où j’étais mais en plus propre, en plus… lui.
Ils grimpaient dans l’ascenseur en se bousculant un peu. La cabine montait doucement et ils se regardaient en souriant. Freinage. Ding ! Arrivés. Les clés dans la porte, ses doigts qui effleuraient les siens. Ça sent le propre, c’est grand, bien décoré, rangé. Il est adulte et ça impressionne un peu Morgane, mais il s’excuse du désordre, il n’attendait personne ce soir. C’est un menteur.
Il lui propose un verre. Il a du vin au frais, et Morgane se laisse tenter, parce qu’elle n’a pas envie de dire non. Des verres en cristal. Elle tient le sien et elle n’aime pas trop le vin mais elle boit quand même, et il le voit et sourit. Elle sourit aussi et il se penche sur elle. Elle le regarde, le rose aux joues. Elle est magnifique. Terriblement magnifique. Mais leurs lèvres se rencontrent et elle le laisse faire. Peut-être pense-t-elle à moi à ce moment-là. Il est encore temps de changer d’avis. Mais il y a moi, moi qui ne suis même pas un vrai garçon, et il y a lui, beau, grand, avec de l’argent et une barbe de deux jours. Le choix et vite fait. Il est logique.
Je suis arrivé à la maison.
— Alors c’était comment cette soirée, Jo ?
— Je t’en parlerai demain, je suis fatigué…
Le regard inquiet de ma mère.
— Ça s’est bien passé, t’inquiète pas.
— D’accord. Bonne nuit, ma puce.
Soupire. Pour elle non plus je ne serai jamais un vrai garçon.
— Bonne nuit, M’man.
Je suis dans mon lit. Une main plaquée sur mon front, le corps brûlant. La combustion spontanée, si ça existe vraiment, ça commence comme ça. Je le sais maintenant.
Tout a commencé par un baiser, quelques danses… Pourquoi ça doit finir comme ça ?
Et maintenant il passe une main sous sa jupe, et les bretelles de sa robe tombent sur ses épaules. Elle touche son torse, il lui enlève sa robe.
Par pitié ! arrêtez ça. Je suis en train de mourir mais je ne peux pas m’empêcher de les voir. Ils sont nus, maintenant, nus sur ce canapé. Elle pose ses mains sur son visage, c’est sa première fois, et elle est heureuse que ce soit avec lui. Lui qui a ce qu’il faut pour l’aimer complètement.
La fièvre me prend et des larmes coulent le long de mon visage. Je me hais, je me hais, je me hais. Pourquoi ne suis-je pas normal ?
Je me hais, je me hais, je me hais.
Et je finis par m’endormir au rythme de cette litanie.

Je me réveillai au milieu de l’après-midi, ce samedi-là. Engourdi par le sommeil, mon cerveau ne réfléchit plus. Il plane, dans une étrange sensation de bonheur intense et de malheur extrême. Un rêve, ça n’était qu’un rêve. Tu n’as pas ce qu’il faut pour qu’il devienne réalité.
Non. Je n’ai pas ce qu’il faut. Je suis un garçon dans ma tête – en tout cas j’aimerais l’être. Je n’ai jamais aimé les trucs de filles, ma mère me raconte que même bébé j’envoyais valdinguer mes robes. Ça la rend triste quand elle m’en parle. J’ai deux grands frères, et j’étais sa seule fille mais je suis dysfonctionnel. Je suis raté.
Je reste dans ma chambre autant que possible. Je n’ai envie de parler à personne. Alors je fais mes devoirs, ou plutôt je reste planté devant ma feuille blanche et mon livre de maths.
Il enseigne les maths.
— Il n’existe pas, marmonnai-je. Elle est venue parce qu’elle t’a regardé et qu’elle a aimé ce qu’elle a vu.
Non, ça n’est pas possible. Personne ne pourrait aimer ça. Je hais ça.
Ta mère t’aime.
Oui mais pas comme tu es. Elle t’aime mais tu serais mieux autrement. Ton grand-père te regarde bizarrement, comme ils te regardent au lycée. Et c’est pareil pour Morgane.

Il enseigne les maths.
Des flashs de leur soirée. Champagne, taxi, appartement, canapé. Je me mets à pleurer, en silence. Je ne veux surtout pas avoir à raconter ça à qui que ce soit.

Ma mère finit par m’appeler pour le dîner. Nous ne sommes que tous les deux, maintenant que mes grands frères sont partis de la maison. Elle veut me parler mais je ne veux pas parler. Alors je réponds par “oui”, par “non”, et je m’esquive dès que possible.
Je reste sur mon lit, les yeux rivés aux étoiles phosphorescentes fixées au plafond. Certaines se décollent mais dans l’ensemble elles ont bien tenu.
Il paraît que c’est possible de changer de sexe, maintenant. Je fais des recherches sur mon smartphone. Se faire greffer un pénis ça coûte cher, et surtout ça marche rarement. Dans la plupart des cas on ne sent rien, et pour avoir une érection on nous greffe une petite pompe à air qu’il faut enclencher manuellement. De quoi devenir un parfait Frankenstein.
Je me hais, pourquoi j’ai ce corps ?
Je finis par m’endormir à nouveau.
Dimanche est gris. Pas dehors, non, dehors il y a un grand soleil. Mais je suis gris. Ça fait trop mal alors j’absorbe. Je m’en fiche, après tout. J’ai vécu sans elle, je vivrai encore, même si ça n’a pas beaucoup de sens. Vas-y, frappe, je suis fait pour ça. Je ne suis plus à ça près. Des fois je pense à elle seule, je pense à la soirée, je pense à son baiser. Mais c’est loin – c’est comme si ça n’avait jamais existé.
Je n’ai pas parlé à ma mère de Morgane. Dimanche, j’ai fait comme si tout allait bien. J’ai même souri. J’ai fait mes devoirs, j’ai joué à la console. Même si ça n’a aucun sens.

Le coma me prit tard cette nuit-là. Je ne rêvai pas, et le matin c’est à peine si j’avais la sensation d’avoir dormi. Dans ma tête une centaine d’excuses pour manquer les cours. En plus, c’est vrai que je ne me sens pas bien.
Je le dis à ma mère.
— Tu n’es pas malade, vas à l’école. C’est la fin d’année mais il reste des notes, c’est important.
Alors j’y suis allé.
La tête basse, je remontais ma rue. Mon estomac se serrait. Je me pris à me demander si on avait le temps de souffrir, si on se jetait sous un train. Dès que je levais la tête je reconnaissais des lycéens qui, comme moi, allaient en cours. Et si je n’y allais pas ? Si je tournais à gauche au lieu d’à droite ? Si je passais la journée au parc ?
J’arrivais en haut de la rue. Un tabac sur la gauche, et à droite le boulevard qui se déroulait jusqu’au lycée.
Non. Je refusais d’y retourner. Je refusais d’avoir à la croiser, croiser Morgane qui me regarderait et aurait un sursaut de compréhension en me voyant, et ses yeux qui diraient « Ah ! C’est toi ! J’avais oublié que tu existais, au fait c’était rien vendredi soir avec toi, j’ai trouvé un mec, un vrai, et il est tellement mieux ! ».
Bien sûr c’était mon imagination. Mais, soyons francs. Je me connais depuis longtemps, très longtemps. J’ai déçu ma mère, mon père, mes frères, mes professeurs et tous ceux qui ont eu la mauvaise idée d’attendre quelque chose de moi. Comment une fille aussi géniale que Morgane pourrait me trouver quelque chose ?
Je me faufilai entre trois personnes qui fumaient en discutant, entre une porte en verre et les escaliers d’une entrée de métro. Ne pas croiser leurs regards, ne pas regarder les gens, ne pas…
Morgane en face de moi. Arrêt soudain, regard dans le sien, le sien dans le mien, joues rouges, mains moites, poumons brutalement vidés.
Morgane s’arrêta elle aussi. Elle était belle. Elle avait attaché ses cheveux, elle portait une chemise ample, légèrement décolletée, et tenait son Eastpack sur une seule épaule. Il y avait un garçon à côté d’elle. Il ne ressemblait pas exactement à ce que je m’étais figuré, mais il existait. En moins grand, les cheveux plus bouclés, avec un nez plus large et des boutons d’acné, et des yeux verts qui ressortaient du brouillard de ses sourcils. Mais c’était lui – c’était forcément lui.
— Ah ! C’est toi ! Pardonne-moi je t’avais complètement oublié. Je te présente Fred, on sort ensemble, il m’aide pour les maths, il est en prépa à Chaptal.
En tout cas c’est ce à quoi je m’attendais. Au lieu de ça elle se mit à sourire. Un sourire si beau, si ravissant et pétillant que j’en eus les larmes aux yeux.
— Thomas, tu veux bien partir devant ?
Il la regarda, me regarda, et dit « À tout à l’heure ! » et partit devant.
— Je suis contente de te voir ! Tu allais quelque part ?
Elle s’approcha de moi. Derrière deux personnes avaient rejoint le groupe de fumeurs, bouchant complètement le chemin. Retraite impossible. Comment lui dire que je m’enfuyais justement pour éviter de la croiser ?
— Je… C’était ton copain ?
Quoi ? Pourquoi j’ai dit ça ? Imbécile, imbécile, imbécile, imbécile…
Surprise dans ses yeux. Et puis elle rit, un rire franc et cristallin, et son rire aussi était magnifique.
— Tom ? Bien sûr que non, mon Dieu, jamais de la vie !
Je me mis à pleurer.
Oui, de vraies larmes, comme ça, au milieu de la rue. Elle eut l’air choqué. Elle n’était pas la seule, j’étais sûr que tout le monde me dévisageait maintenant.
Elle m’attrapa par la main, m’entraîna jusqu’à un passage, une petite rue pavée coincée entre deux rangées de vieilles boutiques aux devantures en bois multicolores.
Son sac chut de son épaule, les livres s’écrasèrent au sol et je voulus les ramasser mais elle me retint par le bras. J’osai à peine lever mon visage larmoyant vers le sien, et quand j’y arrivai enfin elle avait l’air terriblement sérieuse.
— Jo, je…
Elle allait me l’annoncer, c’était sûr.
— Tu connais mon nom ? répondis-je.
Il est fou de constater comme les pensées et les actes peuvent être en contradiction, par moment.
Elle me regarda et ses dents se plantèrent dans sa lèvre inférieure.
— Oui, excuse-moi…
Elle n’avait pas lâché ma main, et je sentis une pression de ses doigts sur ma peau. Elle tremblait un peu. Elle soupira.
— Ça va faire un an que je te regarde… Que je t’observe de loin sans savoir comment t’approcher.
— Quoi, moi ?
— Bien sûr. Qui d’autre ?
Ma bouche s’ouvrit et resta béante ; mes yeux s’écarquillèrent de concert. Elle ne dit rien non plus, me regarda par à-coups, ses jolis iris me fuyant le reste du temps.
— Mais je suis… je suis une fille.
Elle haussa les épaules.
— Je m’en fiche que tu sois une fille ou un garçon ou les deux ou rien du tout. Je suis amoureuse de toi… C’est tout.
Sa main lâcha mon bras. Son regard était intense mais ses lèvres tremblaient.
La perte de contact était insupportable. La traversée d’un désert glacé qui lacérait ma peau fraîchement abandonnée à ses blizzards. Alors je la pris dans mes bras.
Et à nouveau je me sentis entier.

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