À Feu & À Sang – ou la conception d’un premier roman de Fantasy

Temps de lecture estimé : 10 minutes

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Un livre qui m’a fait suer du sang, et qui a bien failli me brûler les ailes…

J’ai tendance à penser qu’on apprend bien plus des erreurs que des réussites. Non pas que je considère À Feu et À Sang comme une erreur ; je suis assez fier du résultat final, et de ce que j’ai réussi à transmettre à ses (plus pour longtemps j’espère !) quelques lecteurs.

Mais voilà. Contrairement à son grand frère thriller, Pour des Jours Meilleurs, À Feu et À Sang est loin d’avoir été sage pendant son élaboration.
Et c’est ce que je vais vous raconter ici.

L’EMERGENCE D’UNE IDEE

Comme pour beaucoup d’auteurs, notamment ceux qu’on appelle les “jardiniers” (et pourtant, sachez que je suis incapable d’entretenir une plante verte !), mes romans naissent d’une étincelle, d’une idée qui s’impose et qui ne veut plus me lâcher.

J’avais bouclé Pour des Jours Meilleurs depuis à peine deux semaines que la scène est arrivée. Un traumatisme, une fin de bataille, où on ne sait plus qui sont nos alliés ou nos ennemis, le trouble, la fumée, la perte d’équilibre psychologique.

Je m’y connais peu en guerres. Je ne me sentais d’ailleurs pas de traiter de ce sujet dans le monde réel ; trop d’intrications, et un énorme risque de tomber dans la propagande pour telle ou telle nation, sans compter celui de possiblement nier les souffrances du camp opposé.

La fantasy était une évidence. Des nations imaginaires, de la magie qui permet d’accentuer le caractère incompréhensible de certains événements, et cette Porte, cette fameuse Porte qui lie tout le livre, et caractérise le changement, métaphore de ce qui transforme des humains lambda en soldats déshumanisés.

OUI, MAIS…

Alors j’ai commencé à écrire. C’était même très facile au début. Parler de psychologie, de traumatismes, c’est ma came. Je vivais moi-même des moments très problématiques qui sont tout à fait hors sujet ici, mais croyez-moi : la souffrance, la peur, l’autodestruction, je connais.

Et puis je me suis heurté à mon premier mur. Comme certains le savent, j’écris sans plan. Sauf que quand mes personnages ont commencé à vouloir se balader, je n’avais aucune idée d’où, de ce à quoi ça ressemblait, des terres que mon Empire était censé vouloir conquérir. Je n’avais plus Google Maps, mon si cher compagnon d’écriture qui squatte mon deuxième écran pendant que je matraque mon clavier.

Alors j’ai stoppé l’écriture pendant presque une semaine. Je sentais que ça ne fonctionnait pas, mais heureusement, je savais que je tenais quelque chose. Il y avait un fossile là, sous mes pieds, et il ne tenait qu’à moi de le déterrer – ce qui m’a permis de continuer, de ne pas laisser tomber ce projet comme j’en avais déjà tant enterrés par le passé.

Ça m’a pris un matin, devant mon PC. Je regardais les trente premières pages de mon manuscrit, où Ashkjell se démenait contre son passé, ses souffrances, jusqu’au point névralgique où il partait trop loin.

Et là j’ai réalisé. Pas de Google Maps ? Qu’à cela ne tienne, je vais faire ma carte tout seul ! Et j’ai filé au magasin d’art près de chez moi, et j’ai acheté des marqueurs à alcool, un bloc A3, et j’ai griffonné la première carte de ma vie au son du CD d’Ed Sheeran qu’ils passaient à fond dans le parc en face de chez moi.

C’est pas terrible, hein ? Ne vous inquiétez pas, j’en ai fait une belle pour le livre ! 😉

Alors oui, je vais passer pour le dernier des imbéciles aux yeux du premier fan de World Building qui lira ce billet, mais tant pis ! Je lui rappellerai simplement que, en bon jardinier, je ne sais pas dans quoi je m’embarque avant d’avoir le nez dedans, que c’était mon premier roman de fantasy, et que oui, il m’a fallu du temps pour comprendre que, dès qu’on parle voyage, une carte est quasi-indispensable.

Alors sachez cela, amis jardiniers, si vous comptez un jour écrire de la fantasy. Il y a fort à parier que vous devrez vous aussi lâcher vos préceptes et vous coller à la création d’un univers.

Ce que je ne vous montre pas, c’est que cette carte s’accompagne de quelques notes que je ne vous montrerais pas ici, parce que je ne veux pas spoiler. Mais pour résumer, elles comportent pour chaque pays : le nom de la langue et des habitants, la ou les religions prédominantes, l’inspiration des sonorités linguistiques, les traditions ou croyances courantes, le régime politique et les conflits potentiels, le climat, l’état et la philosophie économiques (et donc le type de production, et d’échanges commerciaux).

Autant de choses pour lesquelles une connaissance des bases de la géopolitiques et de la climatologie (sans compter la géographie de base, du genre les rivières partent des montagnes et se rejoignent jusqu’à la mer – si si, c’est important, faut pas oublier ça !), aide énormément.

Car quand vous créez un monde, il faut que tout s’emboîte. On n’est pas au millimètre près, entendons-nous bien. Mais ça demande de la rigueur, de la logique, et une bonne compréhension de comment ces éléments influencent les cultures dans le monde réel. Bref ! Plus votre culture est vaste, mieux vous devriez vous en sortir ; et au pire, il y a plein de vidéos de World Building très intéressantes sur YouTube, même si je ne les ai découvertes que très récemment…

LE DEUXIEME MUR

Yeah ! J’avais repris l’écriture. Et j’ai continué l’histoire d’Ashkjell. Ceux qui me lisent savent à quel point j’affectionne le point de vue interne. Une vieille habitude de jeu de rôle, dont je tirais d’ailleurs l’essence de ce personnage qui se déteste lui-même pour son pouvoir qui le rend monstrueux aux yeux de ses proches et l’objectifie au regard des puissants de son monde.

Et puis j’ai fini le premier arc d’Ashkjell. C’était au mieux, une longue nouvelle (de soixante-dix pages, mais loin d’être un roman), au pire une histoire tout à fait incomplète. Car il y avait tant de portes ouvertes ! Tant de choses évoquées, posées là comme des fusils de Tchekhov, et qui ne servaient à rien d’autre qu’à faire joli…

J’ai pris du recul, quelque temps à regarder mon PC du coin de l’œil et à me demander ce qu’il manquait. Et j’ai compris. Ça manquait de contrebalance.

Car c’est bien gentil de décrire les souffrances qu’un monde fait subir à un individu, mais eh ! et les autres alors ?

Un monde de fantasy est un univers complexe que l’on doit développer, expliquer, car s’il peut avoir des ressemblances avec le monde réel, il a aussi ses règles et ses problématiques bien à lui, et ça, il faut le montrer.

J’ai donc créé un second personnage… Bon. Ce n’est pas exactement vrai. Ce personnage, je l’avais déjà, et j’avais même écrit une nouvelle de quarante-cinq pages à son sujet.

Sauf que Flyn (c’est son nom), s’intégrait parfaitement à cette histoire. Déjà parce qu’il est l’opposé symbolique d’Ashkjell, et pas seulement sur le plan physique. L’un est jugé monstre dès qu’on apprend qu’il a le pouvoir (sordide, mais j’adore) de manipuler son propre sang à volonté. L’autre est banal au premier abord, mais sa soif de connaissances, son dégoût de l’humanité, le pousse peu à peu à se conduire en véritable pourriture vis-à-vis de quiconque se met en travers de son chemin.

Et en plus de m’offrir une nouvelle perspective pour décrire mon monde, Espen m’a permis d’étoffer la thématique de la monstruosité, déjà présente dans le livre, et m’a permis de la formaliser en une question simple, efficace et diablement intéressante (au moins à mes yeux de fan de philo) :

Sont-ce nos actes qui nous rendent monstrueux ou les raisons qui nous poussent à les commettre ?

Et voilà, qu’encore une fois j’étais reparti, écrivant dans mes meilleurs jours jusqu’à 5 000 mots par jour (mais je ne vous cache pas que j’ai fini par ralentir le rythme, parce que je commençais à avoir des vertiges assez sévères au sortir de mes sessions d’écriture).

Bon. Petite difficulté supplémentaire, il a fallu l’intégrer. Et, sachant qu’il ne rencontre pas Ashkjell durant toute la partie du roman que j’avais déjà écrite, j’ai pris le pari d’alterner les chapitres. Un coup Ashkjell, un coup Flyn, un coup Ashkjell, un coup Flyn… On se croirait dans une de ces fameuses romances où l’héroïne ne parvient pas à savoir à quel bel apollon elle désire confier son cœur. Mais arrêtons-là la métaphore, parce que Flyn n’est pas majeur, et que même si ce genre de loi n’existe pas chez lui, j’ai tout de même décidé que ça n’était pas légal.

PLUS ON EST DE FOUS…

Et j’ai bouclé la première moitié de mon roman. Saut dans le temps. Deux ans passent, qui permettent à mes personnages de bien s’enfoncer dans leurs travers et là…

Hey ! Je suis Hjördis, le PNJ que tu as créé pour servir de pote à Ashkjell, sauf que moi aussi je veux souffrir, alors je vais partir à l’aventure.

En bon auteur sadique que je suis, comment pouvais-je refuser à ce charmant bœuf – euh, cette charmante demoiselle, excusez-moi ! son compte de souffrances et d’évolution ?

Alors est arrivée ce troisième personnage, oserais-je dire principal ? qui se pointe et voyage aussi. Et qui dit voyages dit rencontres et donc personnages en plus.

Et j’en arrive aux deux-tiers de mon livre avec une liste de personnages longue comme une main d’orc, et pourtant tout aussi importants les uns que les autres. Cela dit, c’est assez courant en Fantasy. Mais au bout d’un moment ça devient ingérable, autant pour l’auteur que pour le lecteur.

Mon univers est surpeuplé, je ne sais plus du tout comment mener mon intrigue, si bien qu’il m’arrive parfois de partir dans une direction, d’effacer jusqu’à 5 000 mots, de recommencer dans un autre sens, pour tout effacer à nouveau.

J’ai eu de la chance sur ce coup-là. Me sentant proche de ses romans, j’avais lu trois fois le livre de Stephen King : Écriture, Mémoires d’un Métier. Je vous mets un lien pour que vous y jeter un coup d’œil, parce qu’il est tout bonnement excellent.

Et dans ce petit livre tout aussi court que bourré de conseils, se trouvait la clé qui devait me sortir de là. Stephen (ouais, je l’appelle par son prénom, et j’ai aussi nommé mon frigo comme ça, pour moins avoir l’impression de parler tout seul et avoir encore plus l’air taré) raconte qu’il a eu le même souci avec Le Fléau, un livre tentaculaire et qui est peut-être son meilleur.

Trop de personnages, des intrigues qui se perdent parce qu’on arrive plus à tout suivre, le blocage, la peur de perdre tout le travail effectué jusque-là et… le massacre.

Oui, c’était ça, la solution. Mon livre commençait par la fin d’une guerre, il suit en filigrane l’extension d’un Empire, tous mes personnages savent se battre et donc, quoi de mieux qu’une bonne petite guerre pour réduire les rangs de mes personnages ?

Est-ce une solution qui s’applique à tout ouvrage de fantasy ? Oui et non.
Oui, parce que la fantasy décrit généralement des mondes cruels, et la mort d’un personnage permet de dire à son lecteur “eh, regarde, personne n’est à l’abri”. Et ce n’est pas George Martin sur son Trône de Fer qui ira me contredire.
Non, parce que si vous êtes plus avertis que je ne l’étais, vous parviendrez peut-être à enrayer la propagation de vos personnages secondaires. Ou pas. En vrai, je n’en sais rien.

Je veux simplement vous mettre au courant. La profusion de personnages est un écueil très courant dans les livres de fantasy.

Si vous sentez que ça commence à faire trop, c’est certainement le cas. Et il y a des solutions. Simplement, ne vous débarrassez pas de personnages de façon tout à fait injustifiée, comme s’ils n’avaient jamais existé. Mercedes Lackey l’a fait une fois, dans Les Promesses de la Magie, et ça a beau faire sept ans, je suis toujours aussi frustré. Par pitié, ayez un peu de considérations pour eux. Qu’ils meurent, oui ! mais que ça serve la narration !

ET LA BOUCLE EST BOUCLEE

J’ai fini mon premier jet ainsi. Je suis parvenu à refermer la plupart des portes (eh, c’est drôle, parce que cette fameuse Porte dans mon roman, je l’ai refermée aussi !) que j’avais ouvertes sur le chemin.

J’ai ajouté un prologue à la correction, des passages pour servir ce thème de la monstruosité et de transformation par cette Porte (si vous le lisez, vous verrez la pauvre Hjördis y passer un sale quart d’heure), d’autres encore pour développer mon Impératrice et la faire ressembler à une vraie personne et pas juste à une fonction, et rayé tous les passages qui alourdissaient plus ou moins l’intrigue.

Pour être franc, cette correction en trois étapes de relectures et modifications successives était peut-être la plus éreintante avec celle de Les Enfants de la Terre. Je trouve les thrillers bien plus simples à écrire, peut-être parce que les miens se passent dans le monde réel, et que, même si je fais plein de recherches pendant mes sessions d’écriture, le monde en lui-même n’est pas nécessairement un thème et peut aisément être relégué au second plan.

Je ne pense pas que ça puisse être le cas dans le cadre de la fantasy. Si vous créez un monde, c’est qu’il y a une raison. Et au vu de ce que j’ai écrit précédemment, j’espère que vous ne me tiendrez pas le discours “oui, mais comme ça je n’ai pas besoin de faire de recherches !”.

Créer un monde est une tâche ardue, qui demande des heures de recherche et un cumul aberrant de connaissances. Vous êtes les dieux de cet univers, que diable ! Il vous en faut connaître tous les aspects, ou au moins créer des éléments logiques comme si vous assembliez des pièces de Légo, afin que les nouveaux éléments puissent aisément y trouver leur place.

Alors voici mon dernier conseil : n’ayez pas peur de la fantasy. La fantasy, comme les autres genres, c’est génial. Une expérience mirobolante, foisonnante d’éléments qui vous sauteront à la figure comme la punaise qui n’arrête pas de me harceler depuis tout à l’heure (mais une jolie punaise, alors. Rose. Avec un nœud papillon).

En revanche, n’écrivez pas de la fantasy pour faire de la fantasy. Comme tout ce que vous mettez dans votre roman, le but est de servir votre histoire, nourrir la narration, porter vos intrigues, et dérouler vos thèmes.

Et sur cet article déjà bien trop long, mais, je l’espère, intéressant, je vous laisse ! N’hésitez pas à le partager, ou à me faire des retours par mail ou via mon Twitter ou mon Facebook ; vous avez les liens à droite !
Bonne écriture à vous ! ♥

BONUS !

Oui, j’aime les bonus. Alors voici quelques dessins, la jolie carte que j’ai faite pour mon livre, et la petite vidéo où je parle (encore !) d’À Feu et À Sang. ♥

Et si mes déboires vous on donné envie d’aller voir le monstre, et d’en lire un bout, un long extrait est disponible ici !
https://www.amazon.fr/%C3%80-Feu-Sang-Matt-Dejouy-ebook/dp/B07KW85PVK/

4 Commentaires

  1. OUAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA est-ce que je suis allée directement à la fin pour voir les dessins AVANT de lire l’article ? Oui, j’avoue… bon après j’adore la carte “y a plus beau dans le livre” WHAT? je vais te montrer une carte moche, je te bats… !
    C’est excellent ce processus ah ben c’est sûr que ça s’applique pas à tous les romans fantasy ni à tous c’est évident mais ce fut une belle expérience :p Y A UN BARDE ! ♥-♥ les dessins sont trop beaux ! ♥____♥

    • Mais elle est sale ! Et pleine de Tipp-ex, même si ça ne se voit pas ! xD
      Ça me fait trop plaisir que mes dessins te plaisent ! :3

      Et oui. J’aime les bardes. Ashkjell lui-même est un barde, quand il n’est pas sur les champs de bataille. \o/

  2. Merci pour cet article, pile ce qu’il me fallait alors que je suis en plein world building pour mon prochain roman 😀

    La carte finale de ton monde est super classe, tu l’a créée toi-même ou tu as utilisé un outil particulier ?

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